Nous avons eu la chance de participer à la projection du film Blue Morpho (réalisé par Kit Monteith), accompagnant le prochain album de Ed O'Brien au Studio 28, à Paris.
Ce film suit Ed O'Brien durant une journée de balade en forêt au Pays de Galles, lieu où il s'est réfugié pour traverser une longue période de doute et de dépression. Cette reconnexion à la nature lui a permis de créer Blue Morpho, qui sera disponible prochainement.
Les extraits entendus dans le film promettent une œuvre auditive et sensorielle très intense. Le morceau éponyme, déjà disponible, donne le ton : une orchestration somptueuse mêlée à des riffs de guitare acoustique et naturelle, pouvant nous faire penser au magnifique A Moon Shaped Pool, dernier album de Radiohead en date.
Le film laisse aussi entrevoir le reste de la tracklist :
- Incantations
- Blue Morpho
- Sweet Spot
- Teachers
- Solfeggio
- Thin Places
- Obrigado
C'est clairement Obrigado qui nous a rendus les plus curieux. Nous avons hâte de découvrir cet album et d'en écrire la critique sur Scopecast dès sa sortie ! En attendant, voici la retranscription de l'interview complète.
Interview : Ed O’Brien (EOB) – L'événement Blue Morpho au Studio 28

L'animatrice : "Le film que vous venez de voir accompagne la sortie de cet album, entre autres. Mais pas seulement, il accompagne aussi la traversée d’un homme, d’un artiste, une métamorphose... celle d’un papillon, forcément. Comment avez-vous envisagé ce film avec ce réalisateur, Kit Monteith, qui est très rompu à l’exercice de l’image musicale ?"
Ed O'Brien : "Merci, bonsoir. Je n’ai pas eu l’idée du film moi-même, c’est le réalisateur qui m’a envoyé le 'traitement' du film — c’est comme ça qu’on appelle les idées avant de filmer. Généralement, quand on reçoit ce genre de document, on en jette la moitié et on garde le reste. Là, ce qui était incroyable, c’est que tout a fonctionné d’emblée : il comprenait mon parcours sans même que nous nous soyons parlé.
Il était important de présenter ce film pour parler du disque parce que les thèmes dont il traite ne peuvent pas vraiment s'expliquer ; c’est quelque chose qu’on doit ressentir à travers la musique, les images et la nature. Ces sensations dépassent la parole. Quand je joue de la musique ou quand j’en écoute, j'ai une connexion qui passe plus par le visuel. Par exemple, le titre Weird Fishes sur l’album In Rainbows de Radiohead, je l’ai vraiment visualisé. Une grande partie du film a d'ailleurs été captée dans mon jardin au Pays de Galles, car c’est là que j’ai puisé mon inspiration et que j’ai guéri beaucoup de choses."
L'animatrice : "En parlant de guérir, c’est de cela qu'il s'agit dans cet album. Vous avez cité ce poète américain, Wendell Berry : 'Pour connaître l'obscurité, plongez-vous dans l'obscurité'. À quel moment avez-vous compris qu'il fallait traverser cette obscurité plutôt que la contourner ?"
Ed O'Brien : "Je ne sais pas exactement à quel moment ça a commencé, mais quand on est en crise, tout se désintègre. Notre premier instinct est de fuir car la douleur fait mal. Ça faisait peut-être deux ou trois mois que j’étais dans cet état quand ma femme, qui a dû faire face à ses propres démons, m’a dit : 'Quand tout est en feu, il faut marcher à travers les flammes. Il n’y a que toi qui peux le faire. Tu assures, tu vas traverser ça'.
C’est un processus important pour l’âme. J’ai des outils comme la méditation, la respiration ou l’immersion en eau froide qui sont de vraies ressources dans les heures sombres. J'ai réalisé que pour la plupart d'entre nous, ces problèmes remontent à la petite enfance. Il faut les regarder en face. Au moment où l’on n’en a plus peur, on se rend compte qu’il y a une beauté inhérente à tout ça. Wendell Berry disait que même les ailes sombres peuvent vous aider à voler. Dans les périodes de noirceur, il y a une énergie transformatrice. On le ressent dans la nature, mais aussi dans des lieux comme Notre-Dame ou la cathédrale de Gaudi à Barcelone. Il faut aller au bout de l’obscurité. Toute ma vie, cette noirceur me tapait sur l’épaule ; il a fallu regarder mes fantômes en face pour passer à l’étape suivante."
L'animatrice : "Léonard Cohen avait cette formule célèbre : 'Il y a une faille dans tout et c'est par là que passe la lumière'. On peut dire que tous ces fragments de lumière, ces petits joyaux dans l'obscurité, sont ceux qui ont constitué l'album ?"
Ed O'Brien : "Oui, ça fait partie du processus. À l’époque, je n’arrivais pas à sortir du lit, il fallait que je me plonge dans l’eau froide pour réussir à me lever. Ensuite, pendant 3 ou 4 heures, j’allais dans une pièce minuscule et je jouais de la guitare. C’était pendant le confinement, mes enfants faisaient l’école à la maison et moi, je jouais sans savoir ce que je faisais. Je n’essayais pas de composer, j’étais en état de transe, c’était un cérémonial dans un endroit sacré.
Quand je sentais que quelque chose 'prenait', j’enregistrais immédiatement. La création, c’est comme un battement d’ailes de papillon : si on ne fixe pas l’idée, elle s’en va. J'ai enregistré une cinquantaine de mémos vocaux ainsi. Par exemple, le titre Blue Morpho n’avait aucune structure au départ. Quand je suis sorti de cet épisode sombre, j’ai montré ça au producteur Paul Epworth. En l'écoutant, on s’est dit qu'il y avait une beauté incroyable. On avait capté des rythmes qui reflétaient exactement l’endroit où je me trouvais. La musique est une forme de magie qui réside dans les mathématiques quand on y ajoute l’émotion."
L'animatrice : "Justement, vous n'êtes pas seul sur cet album. Il y a Paul Epworth, mais aussi d'autres collaborateurs. C’est aussi une expérience collective. Qu'est-ce qu'ils ont apporté à ce travail ?"
Ed O'Brien : "C’est vraiment par chance que Paul et moi avons travaillé ensemble. Il a un parcours différent, un Oscar, des musiques de James Bond, Adele... On s’est rencontrés parce que nos enfants vont à la même école. Le courant est passé immédiatement. C’est quelqu’un de brillant qui a converti une vieille église en studio à Londres. Je lui ai dit franco : 'Je veux travailler avec toi'. Je pensais qu'il refuserait car il travaille avec des stars, mais il a accepté tout de suite. Le premier titre qu'on a fait était très rapide, presque tribal. C’est une question d’intuition : parfois, on rencontre quelqu’un et on lui fait confiance immédiatement."
L'animatrice : "Le titre Blue Morpho évoque la métamorphose. Pourquoi ce choix de l'acte théâtral et du papillon ?"
Ed O'Brien : "En Grèce antique, les pièces en trois actes reflétaient le parcours humain : l'enfance protégée, le monde qui se révèle avec ses épreuves, puis la résolution. En grec ancien, le papillon se dit 'Psyché', ce qui signifie aussi l'esprit. Le papillon suit aussi trois actes : la chenille, la chrysalide, puis l’envol. Toute la vie implique une souffrance qui nous transforme. Joseph Campbell en parlait avec 'Le Héros aux mille visages' : l’âme se fortifie à travers les défis.
On n'est pas transformé quand tout va bien. On le voit dans la nature : après l'orage ou le feu de forêt, tout est régénéré. Aujourd’hui, on veut éviter la douleur avec des pilules, mais on néglige ce parcours de l'âme. Pour moi, c’est le moyen le plus sûr de devenir un homme meilleur et d’acquérir de la sagesse."
L'animatrice : "L'album est très hybride (folk, jazz, pop). Est-ce qu'être en solo permet de redevenir un débutant enthousiaste ?"
Ed O'Brien : "Dans l’esprit, j’ai toujours été un débutant. J'essaie d'être humble et vivant. On se demande toujours si on va y arriver, mais on est rempli de possibilités. David Bowie disait que lorsqu’on avance dans l’eau et qu’on arrive au moment où l’on n’a plus pied, c’est là qu’il faut créer. Il ne faut jamais se répéter. On ne sait pas de quoi on est capable tant qu'on n'essaye pas. J’adore ce voyage et ce défi. La musique et la magie (Music & Magic) sont liées, et je me sens incroyablement chanceux de pouvoir faire ça."
Question du public : "Comment gérez-vous les moments de vide total, quand on n'arrive plus à avancer ?"
Ed O'Brien : "C’est une très bonne question. Quand on souffre de dépression, il faut d’abord faire des choses pratiques : marcher dans la nature chaque jour, même si c’est dur, et bien manger. Pour le blocage créatif, je crois que c'est souvent corporel : on n’est tout simplement pas prêt à créer. Quincy Jones disait que pour bien écrire, il faut évoluer en tant que personne. Si tu es bloqué, c’est que tu as besoin de vivre des expériences pour nourrir ton art. Ça fait un an que je n’ai rien écrit, mais ce n’est pas grave. Il ne faut pas devenir obsédé. La créativité est un trésor, un don ; il ne faut pas essayer de la forcer."