Le charisme de Bruce Springsteen, les textes de Bob Dylan, la guitare de Van Morrison, un talent aussi naturel qu’indéniable et la nonchalance irlandaise, voilà tous les ingrédients qui font de Glen Hansard un artiste incontournable et malheureusement trop peu connu dans l’hexagone. C'est d'ailleurs probablement l'un des meilleurs songwriters du XXIème siècle.
Il était temps de remédier à ça, surtout que vient de sortir son 18ème album, et plus exactement son 4ème album live : Don+t Settle – (Vol 1, Transmissions East) (la deuxième partie sortira plus tard dans l'année). A 56 ans, après avoir brûlé une bonne partie de ses affaires me dit-il en zoom dans son appartement à Helsinki, "ce disque live est juste un moment qui marque une période dans ma vie où j'ai envie d'aller de l'avant".
Pour l'occasion, on a passé 45 minutes avec l'artiste, quelques jours avant son passage à Paris, le 30 avril à l'Olympia :"Sur scène, c'est là où je me sens le mieux, c'est là où je suis le meilleur, beaucoup plus qu'en studio."
Et pourtant, il a une carrière prolifique : 18 albums, 3 groupes, de nombreuses collaborations, 3 rôles au cinéma, un Oscar, une comédie musicale. Il a même fait une apparition dans un épisode des Simpsons. A maintenant 56 ans, avec un jeune enfant de 3 ans, il ne s'arrête jamais. Quand une chanson fonctionne, ce n'est pas vous qui la chantez, c'est plutôt la chanson qui se chante elle-même à travers moi."
Glen a baigné dans la musique, ses parents chantaient beaucoup, "mon premier souvenir de musique, c'était lorsque ma mère passait l'aspirateur, elle écoutait Tammy Wynette, Stand by your man. On avait toujours de la musique très forte avec la musique".
À 13 ans, il quitte l’école : "J'ai eu beaucoup de chance dans ma rencontre avec les gens, ils ont pris des bonnes décisions à l'âge où je ne pouvais pas en prendre. Mon directeur m'a poussé à quitter l'école, j'ai ensuite rencontré une peintre qui a payé mes études de musique, j'ai rencontré un homme qui vendait des magazines, qui m'a fait découvrir la littérature anglaise. J'ai eu beaucoup de chance dans ma rencontre avec les gens. J'espère pouvoir faire la même chose maintenant".
Assez rapidement repéré par un manager grâce à ses démos et l’aide de ses parents, il monte en 1990 le groupe The Frames. Leur premier album, Another love song, est un petit bijou de rock. Il vous dira le contraire : "Avec le recul c'est un disque vraiment très confus et qui aurait probablement été très différent si je n'avais pas découvert les Pixies."
L’album Fitzcarraldo, sorti en 1995, tiré de la chanson du même nom, elle-même inspirée du film de Werner Herzog, est l’autre chef d’oeuvre de Glen Hansard, également une très belle porte d’entrée à sa musique.
En 2001, c'est l'explosion. Bassiste dans son groupe The Frames, il fait la connaissance de John Carney, également apprenti réalisateur. Son deuxième film a été la surprise de Sundance : Once. Il partage l'affiche avec la tchèque Marketa Irglova
Là, ce film vous dit peut être quelque chose. Mais si, souvenez-vous, l’histoire d’un homme qui chante dans la rue et rencontre une femme. À deux ils vont se découvrir un amour pour la musique folk et tout faire pour enregistrer un album. Une comédie musicale très douce, très irlandaise, à l’image des deux musiciens. Même Spielberg en a parlé : « un petit film qui m’a enthousiasmé pour le reste de l’année ». Et une rencontre entre deux musiciens qui allaient changer beaucoup de chose. "La première fois que j'ai joué avec Marketa, quelque chose de magique s'est passé. J'avais l'impression d'avoir une énorme énergie créatrice. Once était toute cette énergie, ensemble, dans un seul film". Résultat : un oscar de la meilleure chanson originale pour Falling Slowly, une nomination au Grammy et une comédie musicale à Broadway.

Formé en 2006, avant Once, Glen Hansard et Marketa Irglova ont sorti 3 albums : un premier éponyme, Strict Joy en 2009 et Forward en 2025. Dans toute sa discographie très riche, Strict Joy se place facilement dans le haut du panier, aussi bien par ces magnifiques arrangements (écoutez Two Tongues).
Mais c’est surtout en 2015 que sort son autre chef d’oeuvre sort, Didn’t He Ramble, un album de rock, de soul, de pop, de folk. Il regroupe ici tout ce que Glen sait si bien faire, des riffs de guitare aux ballades entêtantes jusqu’à la musique traditionnelle irlandaise. Her Mercy est un de ses meilleurs morceaux. L’album a d’ailleurs été nommé aux Grammy Awards.
En concert, Glen Hansard est un de ses artistes à voir au moins une fois dans sa vie. Il se donne pour son public, le fait parfois monter sur scène "Quand on joue en concert, les chansons changent parce qu'elles ont des témoins. Elles te reviennent différemment."
Il faut dire que gravitent autour de lui deux très grand showmen, Bono, avec qui il fait des concerts caritatifs depuis plusieurs années à chaque Noël et Bruce Springsteen, pour lequel il est grand fan. Il a d’ailleurs fait la première partie du Boss pour la tournée Wrecking Ball et sorti une reprise de Drive All Night avec Eddie Vedder.
"Je me souviens de voir Springsteen assis en train de me regarder jouer. Comme Bob Dylan quand on faisait sa première partie. C'était tellement gratifiant ! Quand j'avais fait la première partie de Bruce, il est venu me voir, il m'a demandé si je voulais venir partager la scène avec lui plus tard. On a répété et ce moment, dans les coulisses, c'était LE moment. C'était tellement profond, il m'a donné les meilleurs conseils de ma vie en tant que musicien."
Difficile de lâcher Glen Hansard une fois qu’on tombe dedans. Je vous conseille sincèrement de vous y mettre, il a le talent suffisant pour être le nouveau Bob Dylan, et s’il ne remplit pas encore des stades, il a le mérite d’avoir autant de force pour en soulever. "J'ai toujours 20 à 30 bouts de morceaux dans mon esprit. Quand je dois faire un disque, je pioche là dedans. A chaque fois que je fais un album, je fais les choses différemment. J'ai tellement d'idées. Parfois ce sont des idées d'il y a 15 ans et je me dis que c'est le moment. Je viens de faire un album à Philadelphia avec certains membres du groupe de War on Drugs. On verra ce que ça donne.". Vivement la suite.
Retranscription complète de l'interview
Vous venez d'avoir 56 ans, c'est quoi votre premier souvenir musical ?
G.H. : C'est une très bonne question. C'était clairement ma mère. Elle nettoyait tout le temps la maison, c'était sa façon de gérer ses émotions. Elle écoutait plusieurs disques mais celui qui me revient le plus c'est Tammy Wynette, Stand by your man et une autre de ses chansons, Divorced. Ca a toujours été des chansons de rupture. Et elle jouait ces chansons très fort pour l'entendre par dessus l'aspirateur.
Et votre souvenir musical préféré ?
Ce n'est pas un moment précis, mais quand je jouais dans la rue avec Mic Christopher et tous mes amis de l'époque, où on jouait tous ensemble, en même temps, on atteignait un tel niveau d'harmonie ensemble, ça nous transformait. J'ai eu ce moment beaucoup de fois, mais ça doit être ce souvenir, cette idée de camaraderie et de fraternité dans la musique est très intense.
Vous jouez de la musique depuis que vous avez 13 ans, c'est quoi votre regard sur cette partie si importante de votre vie ?
Je me sens tellement chanceux de pouvoir vivre où j'ai rencontré des personnes magnifiques, où je peux m'exprimer, chanter, jouer de la musique. Je viens d'une famille de gens qui chantaient très bien, j'ai toujours aimé chanter. Mon père était un très bon chanteur mais pas très expressif, je me suis exprimé parce qu'il n'y arrivait pas. Quand j'en avais besoin, on m'a aidé pour atteindre la partie suivante de ma vie. On a pris des décisions pour moi quand je n'avais pas encore l'âge d'en prendre et c'était de bonnes décisions par de belles personnes. Mon directeur d'école m'a aidé à quitter l'école pour jouer de la musique, j'ai ensuite rencontré une peintre qui a payé mes études de musique, j'ai rencontré un homme qui vendait des magazines, qui m'a fait découvrir la littérature anglaise. J'ai eu beaucoup de chance dans ma rencontre avec les gens. J'espère pouvoir faire la même chose maintenant.
Je me souviens vous avoir vu une fois sur scène avec Bruce Springsteen et vous aviez l'air d'être juste un fan qui chantait avec lui. C'est quoi votre rapport à la rencontre avec ces personnalités qui ont bercé votre musique ?
C'est exactement ce que j'étais, juste un fun. Je me souviens de voir Springsteen assis en train de nous regarder jouer. C'était tellement intense ! Comme Bob Dylan quand on faisait sa première partie. C'était tellement gratifiant de savoir qu'on pouvait jouer pour ces légendes ! Quand j'avais fait la première partie de Bruce, il est venu me voir juste après, il m'a demandé si je voulais venir partager la scène avec lui plus tard. On a répété et ce moment, dans les coulisses, c'était LE moment. C'était tellement profond. Après, on a discuté jusque 4h du matin, il m'a donné les meilleurs conseils de ma vie en tant que musicien.
Je voulais vous parler un peu de vos années The Frames, comment c'est arrivé d'enregistrer votre premier album ?
C'est arrivé très vite, j'ai fait des bandes démo. Ma propriétaire de l'époque, Marina Guinness, a joué ma cassette à quelques personnes de maisons de disque et j'ai été signé à 18 ans, on m'a donné de l'argent pour acheter des instruments. Je voulais à l'époque enregistrer avec celui qui a enregistré les Pixies. On a été dans un studio à Londres, on a enregistré Another Love Song en 1991. En le réécoutant, c'est un disque que je trouve confus. Si je n'avais pas découvert les Pixies à l'époque ça aurait probablement été plus folk.
En 2001 vous devenez connu mondialement avec Once, vous avez gagné un Oscar de la meilleure chanson avec Falling Slowly. Quel est votre regard sur l'époque ?
La première fois que j'ai joué avec Marketa Irglova, quelque chose de vraiment vraiment magique s'est passé. J'avais l'impression d'avoir une énorme énergie créatrice. Quelque chose a changé dans ma vie. Once était toute cette énergie, toute cette situation, ensemble, dans un seul film. Et le film et les chansons ont eu leurs propres vies et on a regardé ça de loin. C'était vraiment magique. D'un coup les gens écoutaient mes chansons. J'ai trouvé que c'était un cadeau. J'ai le sentiment que Marketa et moi, on s'est mis à jouer ensemble pour ce moment plus grand que nous. Même maintenant, quand j'ai fait un album encore avec elle, j'ai ce même sentiment, j'adore son énergie. J'ai déménagé à New-York, j'ai enregistré avec des amis à New-York et d'un coup, j'ai fait mon premier album solo. Créativement, je fais encore beaucoup de choses. Ce disque live est juste un moment qui marque une période dans ma vie où j'ai envie d'aller de l'avant.
Comment vous choisissez les chansons que vous mettez dans vos albums ?
J'ai toujours 20 à 30 bouts de morceaux dans mon esprit. Quand je dois faire un disque, je me plonge dans mes pensées et je me dis que ça peut faire un bon morceau ou cette chose est pas si mal. Et ces chansons deviennent nouvelles parce que je les enregistre. À chaque fois que je fais un album, je fais les choses différemment. J'ai tellement d'idées. Parfois ce sont des idées d'il y a 15 ans et je me dis que c'est le moment.
Vous écoutez de nouveaux artistes ?
Je suis assez agnostique sur la musique. J'écoute la radio, et parfois si ça me plait je vais voir ce que c'est. J'ai une tête tellement pleine de musique que j'écoute de la musique pour mon confort, dans l'avion, en tournée pour m'endormir. Mais si tu vas dans mon téléphone, ce que j'écoute le plus c'est Jóhann Jóhannsson. Quand j'étais jeune j'écoutais de la musique tout le temps, passionnément. Maintenant, je pense surtout à mon écriture.
Parlant de concert, est-ce que c'est difficile d'écrire une setlist ?
Maintenant je trouve ça tellement fun, j'ai assez de chansons pour faire un concert totalement différent d'un soir à l'autre. Une chanson comme Bird of Sorrow, j'adore cette chanson, mais elle a tellement d'émotions qu'à chaque fois que je la chante, je dois aller chercher des émotions très difficiles. Parfois je laisse des chansons pendant plusieurs mois, comme Her Mercy. Parfois on doit arrêter de jouer des chansons pour les retrouver ensuite. Et bien sûr, chaque soir, j'aime bien jouer des chansons qui sont juste pour moi, que je veux jouer juste pour moi. J'adore par exemple jouer Back Broke ou One of us must lose. Je le fais pour moi. Alors qu'une chanson comme When your minds made up, je le fais pour le public. Quand une chanson fonctionne, ce n'est pas vous qui la chantez, c'est plutôt la chanson qui se chante elle-même à travers moi.
C'est quoi votre secret pour un bon concert ? D'ailleurs, vous avez déjà eu des mauvais concerts ?
Bien sûr, j'en ai eu plein ! J'en ai eu 2 récemment où je me disais que c'était bof. J'avais des problèmes de dos donc j'avais du mal à rentrer dans la musique. Parfois, un concert peu être extraordinaire.
C'est votre 4ème album live, pourquoi c'est important pour vous de jouer live ?
Imaginons qu'il y a une chanson que tu adores, tu la fais écouter à quelqu'un et tu vas écouter cette chanson différemment parce que tu vas l'écouter à travers ses oreilles. Quand on joue en concert, les chansons changent parce qu'elles ont des témoins. Elles te reviennent différemment. Jouer live est là où je suis le meilleur. En studio, je suis novice, mais sur la scène, je suis très zen, tout se passe en direct et on ne peut rien changer. Je suis beaucoup plus à l'aise comme ça.
Est-ce qu'il y a une chanson dans tout votre répertoire que vous appréciez particulièrement ?
Il y a quelques chansons que je trouve pas mal même si je trouve des trous partout. Mais j'ai toujours aimé What happens when the heart just stops. Je me suis toujours dit qu'elle était correcte. Si on la joue à mon enterrement et qu'on dit "Voilà qui était Glen Hansard", je serais ok avec ça.
Quels sont vos prochains projets ?
Je viens de faire un disque avec certains musiciens du groupe War on drugs à Philadelphia. C'était très facile et rapide. On verra ce que ça donne. J'adorerai refaire aussi un album avec The Frames.