Quasiment chaque année, Jack White trouve le moyen (pour notre plus grand plaisir) d’avoir son actualité. C'est au milieu de sa nouvelle (génialissime) tournée européenne que le boss de Third Man Records a annoncé la sortie d'un nouvel album, Frozen Charlotte.
Pas le temps de chômer : en même pas 10 ans, Jack White nous a offert 5 albums solos, 4 tournées, un album des Raconteurs (et une tournée), tout en multipliant les collaborations et les sorties de nouveaux artistes (ou d'anciens) sur son prolifique label, Third Man Records.
Alors que Mister White annonce une nouvelle tournée mondiale pour 2026, on se doute bien qu’un nouvel opus est dans les tuyaux. Quelques inédits joués sur scène plus tard, Frozen Charlotte est révélé, arborant une esthétique qui ne trompe pas : du bleu, du blanc, du noir, et une figurine fabriquée par Jack lui-même (qui expose d'ailleurs ses œuvres à la Newport Street Gallery). Mais alors, que vaut cette nouvelle galette auto-produite ? Pour bien comprendre où le musicien veut nous emmener aujourd'hui, il faut d'abord jeter un œil dans le rétroviseur d'un parcours sans faute.
Une carrière solo impeccable
Lorsque l'aventure légendaire des White Stripes prend officiellement fin en 2011, Jack White est pourtant loin de se retrouver au point mort. Le musicien a déjà prouvé qu'il savait jouer en équipe en menant de front deux autres projets majeurs : le power-pop/rock de The Raconteurs et le supergroupe alternatif The Dead Weather (où il lâche la guitare pour s'installer derrière la batterie). C'est donc fort de ces multiples facettes et armé d'un bagage musical déjà colossal qu'il décide enfin de sauter le pas en son nom propre.
Le premier effort de Jack White, Blunderbuss, était un album entièrement analogique, rendant hommage à la musique américaine, aux influences blues et country : un gros virage après la séparation des White Stripes.
Avec son deuxième album, Lazaretto, la folie des nouveaux sons et des expérimentations de Jack pouvait déjà se faire ressentir, tout en gardant ce côté très traditionnel (des contrebasses, un violon). On aurait alors pu penser que la carrière de Jack se résumerait à ce grand hommage à la musique américaine, aux antipodes du garage des White Stripes et du rock plus puissant des Raconteurs.
Il aura fallu attendre son troisième album, Boarding House Reach, pour un switch total de sa direction artistique : des effets de guitares inédits (grâce à son propre hardware), avec des vices très funky, des guitares proches des synthétiseurs et des effets de voix totalement fous. Un son que Jack va ensuite réitérer sur son quatrième album (Fear of the Dawn) et son cinquième album (Entering Heaven Alive), tous deux sortis la même année, en 2022.
En 2024, No Name sort par surprise, distribué gratuitement aux clients des boutiques Third Man Records, sous une pochette totalement blanche et sans aucun nom ni titre. Surprise : il s’agissait bien de l’album No Name ! Un beau coup de comm' et une promo originale pour un artiste qui maîtrise totalement sa chaîne de production et son marketing. No Name marquait un retour aux sources : moins d’effets, un son plus garage et des compositions beaucoup plus simples, sans pour autant revenir aux teintes de son premier album. No Name, c’était un peu comme si Jack White essayait de refaire les White Stripes mais avec ses skills et son matos d’aujourd’hui : moins fou, moins innovant, plus conventionnel mais toujours très efficace.
Les singles déjà dévoilés (G.O.D. and the Broken Ribs, Derecho Demonico ou encore Dollar Bill) pouvaient déjà donner un indice sur la direction prise pour cet album, voyons voir ce que vaut le reste et ce que Jack White nous offre tout au long des 13 titres de l'album.

On fait tourner la galette !
Aucun autre guitariste ne sonne comme lui, et il compte bien le démontrer dès la première minute du premier morceau de l'album, G.O.D. and the Broken Ribs. Un riff de guitare simple et ultra-efficace, entrecoupé d'un petit solo signature. Le morceau se paie le luxe d'avoir un passage solo au clavier, un solo de batterie et un autre à la basse, comme si Jack voulait nous présenter ses talentueux musiciens de tournée, Bobby Emmett et Dominic Davis, à la manière de ce qu'il avait fait pour Three Women sur son deuxième album, Lazaretto.
Derecho Demonico est un morceau plus lent et plus roots, qui semble sortir tout droit d'une session de jam improvisée. Le clavier est très mis en avant à la fin du titre et la guitare de Jack s'y mêle à la perfection. Un morceau qui rappelle grandement le son de son troisième opus, Boarding House Reach.
There's Nobody There est structuré sur un riff de guitare toujours très simple mais pourtant unique, sublimé par le flow de Jack, son matos de rêve, sa voix saturée et une batterie toujours aussi bien placée. Le pont en "Aye, Aye, Aye" est très étonnant ; on sent que c'est encore un morceau composé entre deux pauses café chez Third Man Records. La fin est explosive et va envoyer du bois en live ! (Dommage que la tournée européenne soit terminée).
Sur Raising The Grain, Jack n'a pas le temps. Il nous embarque avec ses "Hey, hey, woo !" signature qu'il affectionne depuis son troisième album. On y retrouve un effet récurrent chez lui : il pose sa voix sur la batterie avant de balancer un riff ravageur. C'est encore une fois durant le pont que le morceau dévoile tout son potentiel, porté par un clavier omniprésent.
On n'a toujours pas le temps de respirer puisque l'album crache You'll Never Fix Me : le morceau le plus brutal du disque. On y décèle d'ailleurs un petit côté The Raconteurs dans le son. La puissance du titre vient surtout de la rage dans la voix de Jack. Sûrement une mauvaise journée ce jour-là, mais ce n'est pas pour nous déplaire ! Le pont est totalement explosif ; on dirait d'ailleurs que c'est la marque de fabrique de cet album, où les synthés s'invitent sur les fins de morceaux pour élever le tout vers les stratosphères du rock. Un régal.
Arrive Nobody Knows, morceau teasé juste avant la sortie de l'album et très proche des expérimentations de Boarding House Reach. Le pont (encore une fois !) est un véritable plaisir pour les oreilles : on tient là le premier grand solo de l'album. La guitare de Jack se lâche totalement, promettant de grands moments d'improvisation sur les prochains lives.
C'est au tour de Dollar Bill de rejoindre la fête. Avec probablement la meilleure intro de l'album, Jack ressort son (trop rare) Bottleneck, le grand ingrédient secret des meilleurs morceaux des White Stripes. C'est le genre de titre qui aurait totalement sa place sur l'album Icky Thump (le dernier opus avant la séparation du duo), et c'est une immense réussite. Le morceau se fait très calme durant ce magnifique riff de blues pour ensuite exploser sur les autres sections. Le contraste détonne totalement. Sans aucun doute le meilleur morceau de l'album !
Aurions-nous le droit à une pause ? Non, et c'est I Can't Believe What I'm Hearing (effectivement, bien vu Jack) qui débarque dans les casques. Un morceau somme toute assez simple avec un refrain assez surprenant qui sonne, lui aussi, très The Raconteurs. On pourrait presque y entendre la voix de Brendan Benson (revenez les gars, le monde entier vous attend).
Thick As Thieves s'ouvre lui aussi avec le "Woooo" signature. La Plasma Coil (une pédale d'effet emblématique utilisée par Jack) est en feu dès l'intro. Nous avions pu entendre ce morceau lors de la deuxième date du groupe à l'Olympia, et son efficacité en live est indéniable, même s'il n'est pas le morceau le plus complexe de l'album. Son riff reste néanmoins bien en tête.
Place à All Alone Again ! Une superbe intro bien garage qui tache, ultra-groovy. On tient ici un grand morceau de l'album et, plus largement, de la carrière solo de Jack. Les breaks sont hyper intéressants et la composition se révèle très originale. Un solo qui arrive immédiatement après un break, ça fait toujours son effet... alors quand c'est Jack himself qui fait cracher un long solo à sa gratte, comment résister ? C'est clairement la grande pièce blues de l'album, avec une vibe très proche de Ball and Biscuit (le sommet des White Stripes). Un véritable plaisir.
À l'inverse, She's In A Frenzy est le morceau le moins marquant de la galette, assez conventionnel et répétitif. Il souffre peut-être de sa position dans la tracklist, arrivant juste après un All Alone Again difficile à détrôner.
Avec Making Contact, on revient sur quelque chose de plus expérimental (toujours avec ces sonorités coupées au couteau façon Boarding House Reach), beaucoup de rage et de "Wooo". Du pur garage rock qui tache.
L'album arrive déjà à sa fin avec Neighbors Blues, le titre qui était le plus intrigant lorsque la tracklist a été dévoilée. Un morceau avec un tel nom, placé en fin d'album et affichant 5 minutes au compteur, ne pouvait être qu'une grande pièce de blues signée Jack White. Et bien devinez quoi ? C'est exactement ça ! Quel bonheur de bout en bout. Le grain du morceau et les effets de guitare sont tout simplement parfaits, la ligne de basse et le groove général fonctionnent à merveille. On attend chaque fin de phrase de Jack pour se prendre une petite claque (un solo ? un synthé ? les deux en même temps ?). Le solo final offre les plus belles secondes de cet album. Ce sont les voisins qui vont être contents.
Verdict : Le rock n'est pas mort, il s'appelle Jack White
Frozen Charlotte est, une fois de plus, une éclatante confirmation. La confirmation que Jack White est un artiste exceptionnel, incapable de faire l'album de trop. Tout au long de ses grands projets musicaux, il ne cesse de se réinventer tout en gardant son identité unique. Chaque fragment de son est une signature sonore intemporelle. Quel autre artiste est capable d'être aussi prolifique, de s'auto-produire, de s'entourer de musiciens aussi géniaux, d'enchaîner les œuvres démentielles et de proposer des prestations live aussi vivantes, surprenantes et inoubliables ? Je vais vous le dire : personne, à part JACK WHITE.
Écoutez Frozen Charlotte, écoutez ses albums solos, écoutez The Raconteurs, écoutez les White Stripes, écoutez The Dead Weather... et vous saurez enfin quoi répondre si quelqu'un ose vous dire que le rock est mort.