Pour fêter leurs 30 ans, Placebo propose une "Director's Cut" de leur premier album éponyme. Retour sur la redécouverte de ce petit bijou.

Avant de devenir la machine de guerre des charts que l'on connaît, Placebo naît au début des années 90 de la rencontre fortuite entre Brian Molko et Stefan Olsdal sur un quai de métro londonien. Anciens camarades de classe au Luxembourg, ils décident de lier leurs ambitions musicales. D'abord accompagnés de Steve Hewitt, puis du batteur Robert Schultzberg, ils baptisent le trio « Placebo » (un clin d’œil ironique à la tendance des noms de médicaments de l'époque) et s'enferment au printemps 1996 dans les studios Westland de Dublin avec le producteur Brad Wood.

Loin de la vague Britpop qui déferle alors sur le Royaume-Uni, le groupe choisit une direction radicalement différente. Le leitmotiv de ce premier opus ? Sex, drugs and rock'n roll. Porté par le mal-être adolescent, l'album explore sans tabou l'ambiguïté sexuelle, la bisexualité de Molko dans Nancy Boy, ou encore le travestissement dans Lady of the Flowers (directement inspiré d'un roman de Jean Genet). Des compositions épurées, urgentes, héritées de la philosophie do it yourself et du punk des années 80, où l'énergie brute et l'émotion priment sur la technique. Le groupe va même jusqu'à expérimenter en intégrant des instruments pour enfants sur Hang On To Your IQ ou un didgeridoo sur I Know. C'est brut de décoffrage, épuré et cash.

Teenage Angst

Il faut dire que cette sortie contraste beaucoup avec l'actualité récente de Placebo. Les derniers disques, véritables machines à diviser les fans de la première heure, ont peut-être réussi à rajeunir le public de Brian Molko et Stefan Olsdal (qui avancent officiellement à deux désormais, après avoir viré pas moins de six batteurs depuis leurs débuts), mais on ne peut pas dire qu'ils soient un pur bonheur à écouter pour les nostalgiques.

Ayant moi-même découvert Placebo un peu avant 2004 (juste avant la sortie de l'album Sleeping With Ghosts), j'ai un attachement tout particulier à leurs trois premiers opus. La signature sonore de Placebo est tout simplement unique. Il suffit d'une seconde pour comprendre qu'il s'agit d'eux. Je ne parle pas forcément de la voix de Molko, évidemment très reconnaissable, mais aussi de la saturation des guitares : c'est extrêmement lourd et énergique, porté par des paroles très controversées pour l'époque (sexe, drogue, décadence…). C'est une musique que seules les années 90, après l'ouragan Nirvana, pouvaient créer. Leur premier album est peut-être celui qui colle le plus à cette description. Du coup, on peut se demander : est-ce qu'écouter l'album Placebo en 2026 fait toujours son petit effet ? La réponse est un GRAND OUI.

Come home !


(Review track by track, écrite en direct durant l'écoute)

Ce qui frappe aussi à la réécoute de l'album, c'est à quel point l'ordre des morceaux a participé à le rendre culte. Un album qui s'ouvre sur un très énergique Come Home donne immédiatement le ton. Bienvenue dans l'univers de Placebo : c'est brutal, c'est lourd, et particulièrement unique. Une véritable proposition artistique qui ne ressemble à aucune autre. Cette nouvelle mouture du morceau est d'ailleurs un parfait exemple du travail apporté à cette version 2026 : la batterie est spacialisée et donne un immense coup de tonus, au point qu'on pourrait presque croire à un rendu "live".

Teenage Angst, beaucoup plus attrayant et mélodieux (avec son génial clip de l'époque qu'on espère voir lui aussi remasterisé), a également le droit à un traitement qui rend le morceau encore plus entraînant. Le travail sur les guitares mieux spacialisées fait profiter nos deux oreilles et chaque coin de notre crâne d'un véritable plaisir. Un synthé s'invite même sur la fin du morceau !

Vient ensuite Bionic, un titre toujours joué en live, mémorable grâce à la mélodie ultra-efficace de son solo en guise de refrain. Ici aussi, le solo semble plus présent, faisant de cette piste l'une de celles qui bénéficient du meilleur traitement de tout l'album. Le pré-refrain n'a quasiment plus rien à voir avec le morceau original, toujours grâce à l'ajout d'un synthé, et la guitare rythmique durant le solo est beaucoup plus présente que sur le mix de l'époque. C'est l'un des titres qui évoluent le plus par rapport à sa version initiale.

36 Degrees, un morceau qui tombe à pic vu les températures qui nous attendent, est pourtant l'un des plus pop et rafraîchissants de l'album. La différence se fait surtout entendre sur le refrain, avec toujours une batterie rehaussée et une guitare doublée. La mélodie de guitare derrière les couplets se fait toujours aussi bien entendre, et le pont met vraiment la voix de Brian en avant. Une composition incroyable qui n'a pas perdu de sa superbe.

Si je devais choisir mon morceau préféré de toute la discographie de Placebo, ce serait sans aucun doute Hang On To Your IQ. J'ai toujours adoré comment ce morceau arrivait à nous entraîner dans son ambiance assez chaleureuse sur ses couplets pour ensuite nous faire tomber dans quelque chose de beaucoup plus sombre sur son refrain. Ici, la voix n'a plus rien à voir avec la version originale. On entend aussi une très forte réverbération sur les guitares et l'apparition d'un xylophone. Le traitement appliqué sur les bandes d'origine métamorphose totalement l'interprétation de Brian. C'est, en tout cas, la composition qui diffère le plus de son modèle de 1996.

Nancy Boy ! L'un des morceaux les plus emblématiques du groupe. Un refrain extrêmement brut et mélodieux, la voix de Brian nonchalante mais pleine de rage, et ce pont ravageur au crescendo taillé pour la scène. Pas d'immense différence avec le mix original, si ce n'est la basse, un peu plus mise en avant et plus ronde.

I Know ! La ballade qui a fait chavirer le cœur de tous les adolescents fans du groupe. On remarque immédiatement que le morceau est englobé par une réverbération réglée au maximum. C'est une bonne idée qui permet d'adoucir les couplets pour que le refrain puisse encore plus casser la baraque (écoutez cette mélodie de guitare durant le refrain, c'est ça, le détail Placebo !). Le pont n'a quasiment plus rien à voir avec la version originale, on est clairement sur des nouvelles pistes. Si je ne connaissais pas Placebo, c'est ce morceau-là qui me ferait tomber sous le charme.

Bruise Pristine, premier morceau présenté il y a quelques mois pour promouvoir l'album, est tout simplement le titre le plus brutal du disque. Le nouveau traitement apporte encore plus d'impact aux guitares sans pour autant dénaturer l'énergie initiale. C'est le travail le plus subtil effectué sur cette nouvelle mouture. On peut même entendre distinctement Brian chanter en français sur le pont.

Lady Of The Flowers est un morceau très représentatif du son de Placebo. Ici, c'est la basse de Stefan Olsdal qui est à l'honneur : rehaussée et beaucoup plus percutante. Ce morceau devrait être cité dans la définition du mot « basse » dans le dictionnaire. L'ajout du synthé sur le dernier refrain est très surprenant. On retrouve cette mimique un peu partout sur le disque, ce qui rapproche l'ensemble des dernières productions du groupe. Pas indispensable, mais ça rajoute un petit quelque chose et ça permet de différencier le dernier refrain des précédents pour clôturer le morceau.

Swallow reste une piste très intéressante. C'est un morceau instrumental, avec des paroles très inquiétantes (au téléphone ?) en arrière-plan. Le titre est vraiment très retravaillé, toujours avec l'ajout d'une nappe de synthé et une basse beaucoup plus présente. Il faut noter que c'était aussi le dernier morceau affiché sur l'album original.

C'est H.K. Farewell (la ghost track de l'album original) qui devrait arriver ici, mais à la place, nous avons le droit à Drowning By Numbers, une face B très appréciée des fans. Son intro Drum & Bass est toujours aussi efficace. Pas de traitement particulier à signaler, si ce n'est l'ajout d'un clavier.

H.K. Farewell, donc ! Une instrumentale magnifique qui prend ici une toute autre ampleur. Le piano semble avoir été réhaussé et une nappe de basse vient s'ajouter à l'ensemble. La batterie est aussi plus mise en avant. Un vrai travail de modernisation pour clôturer ce « Remake ».

Une re-découverte totale

En comparaison, les éditions anniversaires souvent revendues tous les cinq ans (coucou Oasis) font vraiment pâle figure. Ici, Brian Molko et le producteur Rob Kirwan sont retournés directement aux bandes masters originales de l'époque pour embellir et réarranger les morceaux, y injectant trente ans d'expérience de la scène. On ne peut que saluer ce travail de production qui permet aux anciens fans de redécouvrir ce chef-d'œuvre, et aux nouveaux de comprendre enfin pourquoi Placebo était un groupe majeur des précédentes décennies.

Est-ce que le groupe proposera la même qualité de travail pour les 30 ans (en 2028) de leur plus bel album, Without You I'm Nothing ? En tout cas, ils devraient jouer des morceaux de ce deuxième opus sur scène pour cette tournée anniversaire qui débutera à la fin de l'année.

En tout cas, ce fut un plaisir de réécouter cet album, que je n'avais pas écouté depuis très longtemps, et de constater qu'il est toujours aussi beau, aussi bon et aussi unique. En espérant que cet article donnera envie aux lecteurs de (re)découvrir ce bijou des années 90.

The link has been copied!