Il est difficile de se plonger dans un univers aussi riche et mystérieux que les Backrooms quelques années après le phénomène Internet, mais le studio A24 propose aujourd'hui la version cinéma de cette grande mythologie. Alors, que vaut cette adaptation par le créateur de la série YouTube ?

À la base, les Backrooms naissent d'une creepypasta devenue virale sur le forum 4chan en 2019, à partir d'une simple photo anonyme d'un bureau vide, jaune et glauque. Le concept repose sur l'idée que notre réalité peut "bugger". En traversant le sol ou un mur par accident, on bascule hors du monde réel pour se retrouver coincé dans les Backrooms : un labyrinthe infini d'espaces liminaux, ces lieux de passage habituellement pleins, mais ici désespérément vides et oppressants. L'ambiance y est définie par un éclairage néon blafard, un bourdonnement électrique incessant et une moquette humide. C'est le jeune Kane Parsons (alias Kane Pixels sur YouTube) qui a transformé ce mythe en une websérie phénoménale, tapant immédiatement dans l'œil d'A24.

À 22 ans donc, le réalisateur signe son premier long-métrage pour le prestigieux studio (Civil War, Everything Everywhere All at Once…). Aujourd’hui, The Backrooms est en passe de devenir le film le plus rentable de l'histoire de la structure.

Chelou le mur

L’histoire commence avec Clark (interprété par Chiwetel Ejiofor), un homme brisé par un deuil, un divorce et un alcoolisme rampant. Il est propriétaire d’un magasin de vente de meubles très grand (et très vide), situé dans un lieu apparemment paumé. C’est simple, vous ne verrez aucun client dans ce magasin. C’est un homme seul, célibataire, qui consulte une psy pour essayer d’aller mieux.

Alors qu'il constate des phénomènes de plus en plus étranges dans sa boutique, le destin de Clark bascule lorsqu’il découvre une porte invisible dans le sous-sol de son magasin. Cette porte le mène directement dans les Backrooms, cette zone labyrinthique à l’architecture totalement aléatoire, avec sa lumière blanche anxiogène, ses murs moches et sa moquette moche.

Mais là où le film devient intéressant, c'est que Clark est obsédé par cet endroit. Sa vie dans le monde réel est tellement pourrie que le labyrinthe devient une béquille psychologique, un véritable échappatoire où il trouve enfin la solitude qu'il recherche. Il commence donc à explorer et à cartographier les recoins avec ses deux jeunes employés. Sa psy, Mary Kline (Renate Reinsve), n’ayant aucune nouvelle, s’inquiète et part prendre de ses nouvelles, avant de se retrouver elle aussi projetée dans les Backrooms...

Je t'avais demandé de ranger ta chambre, Clark...

Une mise en scène sans faille

C'était surtout sur cet aspect-là que le film était le plus attendu. Les vidéos YouTube du jeune cinéaste sont dépourvues d'acteurs, de script, et reposent sur un principe simple : on regarde les enregistrements caméra des explorateurs des Backrooms. Une vue à la première personne, avec une qualité analogique, un sound design incroyable et le tout en animation 3D au réalisme fou. C'est simple, les vidéos ressemblent à s'y méprendre à un vrai enregistrement VHS.

Le film a d’ailleurs l’excellente idée de s’ouvrir exactement comme s'il s'agissait d'un nouvel épisode de la série web. On est directement en POV (vue à la première personne), caméra au poing. Les scènes tournées en VHS sont incroyables : l’immersion, en plus d’être fidèle à celle du jeu vidéo, apporte un côté véracité aux images. Ça les rend réelles, comme s’il s’agissait d’un véritable documentaire. On y croit vraiment.

Mais cinéma oblige, le film va rapidement proposer quelque chose de plus conventionnel, en filmant des personnages, leurs dialogues et leurs déplacements dans le monde réel. Le long-métrage prend son temps pour enfin nous dévoiler les Backrooms, et quand ce moment arrive... c'est extrêmement réussi. Des plans très larges pour montrer la démesure du lieu, un éclairage similaire à 100 % à celui des vidéos YouTube et de la première photo originelle qui a donné naissance à la mythologie. Chaque plan est étudié pour montrer la démesure des lieux. Mention spéciale aussi au sound design qui nous embarque totalement dans cette dimension.

Bonjour ? C'est ici le Carrefour Drive ?

Une adaptation réussie ?

Difficile de ne pas comparer le film à une autre adaptation récente d'un jeu vidéo indépendant à l'atmosphère étrange et mystérieuse : Exit 8, qui avait très bien réussi à broder un scénario autour de sa mécanique de gameplay. Qu'en est-il de The Backrooms sur ce point ? Et bien, on peut dire que la première partie du film est très bien maîtrisée. Les personnages sont rapidement développés et on s'attache vite au personnage de Clark. Sa première découverte des Backrooms est une superbe réussite et l'escalade du film vers l'angoisse et l'horreur est parfaitement gérée.

Étrangement, le film délaisse vers son dernier segment le mystère des Backrooms pour devenir beaucoup plus explicatif : on tente de nous détailler des concepts, et les menaces, censées être des formes mystérieuses, apparaissent dans tous leurs détails à l'écran... C'est assez dommage pour une œuvre dont toute la magie réside dans les théories les plus folles d'Internet et son développement commun sur la toile.

C’est ici la principale déception : d’un côté, le film subit les contraintes du média cinéma très narratif et scripté, qui se sent obligé de justifier son histoire et ses personnages. De l’autre, il veut garder la liberté d’imagination d’Internet sans trop en dévoiler. À force de chercher le compromis, on a du mal à voir quels sont les propos et les idées que le long-métrage veut véhiculer dans sa finalité et où il veut réellement nous emmener. On fera presque plus attention aux chaises mal empilées à la sortie de la salle de cinéma qu'à ce que le film a bien voulu raconter. Dans tous les cas, cela reste une excellente porte d'entrée à l'univers des Backrooms, qui risque de relancer les threads Reddit pour encore quelques années et d'alimenter une mythologie au sein de laquelle les internautes pourront piocher de nouveaux éléments pour créer des histoires et des théories complètement folles.

On est d'accord que la porte est CHELOU ???

Qu'en reste-t-il ?

Un excellent film et une grande expérience de cinéma. Le réalisateur Kane Parsons a dirigé cette équipe et mis en scène son propre film à l'âge de 22 ans, avec un budget dérisoire d'environ 5 millions de dollars qui a déjà rapporté plusieurs centaines de millions de dollars au box-office. C'est ce qu'on appelle une grande réussite. Même si les chiffres ne témoignent pas forcément de la qualité d'un film, il faut admettre que cette émergence des créateurs d'Internet sur le grand écran est une excellente nouvelle pour le septième art. On pensera aussi à Obsessions de Curry Barker, qui cartonne tout autant en salle.

Il faut maintenant espérer que la "hype" Backrooms ne se tarisse pas, et que les internautes continueront à créer et imaginer des histoires incroyables autour de cet univers. Et qui sait, une suite au cinéma ? En attendant, restez bien à distance des murs et appelez immédiatement un électricien si vos ampoules font des trucs bizarres.

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